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LA CHARGE DE L ESCADRON DE GIRONDE

09 et 10 Septembre 1914

 

Deuxième escadron du 16ème régiment de dragons Il avait retraité depuis la Belgique dans les rangs de la 5 éme Division de cavalerie elle-même intégrée au Corps de Cavalerie Sordet déjà évoqué. Arrivée près de Versailles, celle-ci, détachée et mise aux ordres du général de Cornulier-Lucinière se voyait confier l'exécution d’une opération particulièrement difficile, voire selon certains suicidaire : se porter vers La Ferté Milon en traversant les lignes ennemies dont elle doit perturber au maximum les moyens de communication.

Le 8 septembre, alors que la bataille fait rage, la 5 ème D.C. s'engage vers la rive gauche de l'Ourcq. Mais très vite, la concentration des forces ennemies se révèle trop forte pour que l 'objectif puisse être atteint en ligne directe. Une conversion doit s'opérer vers Crépy en Valois d'où l'on bifurquera à droite pour emprunter si possible, les couverts de la forêt de Villers Cotterêts.

Le 16ème Dragons a formé des échelons de reconnaissance qui chargent et détruisent ou font fuir les patrouilles allemandes. Coïncidence, Von Klück voulait aussi rejoindre La Ferté Milon pour, y, établir son quartier général. Le hasard qui se laisse parfois emporter par des idées facétieuses fit se croiser une colonne française et l'avant-garde de l'état-major général. Surprise totale de part et d'autre et accrochage qui ne pouvait se conclure que par un désengagement des dragons trop peu nombreux pour capturer leurs adversaires.

Le 9 septembre, le général décide d’envoyer vers Oulchy et Hartennes puis Soissons une reconnaissance. Cette dernière ville étant l'un des points obligés de la retraite la tâche serait trop lourde pour un seul détachement et c'est l'escadron de Gironde que l'on charge de cette seule exploration.

Les escarmouches qu'il a vécues depuis la Belgique ont appris à Gironde l'art de jouer à saute-mouton avec les chemins creux, d'enfiler les haies et d'emprunter l’ombre des bosquets. ! Car, bien évidemment, les grands axes sont submergés par les combattants, les convois de blessés, les matériels, les canons etc... Quatre hommes dont le S/Lt Ronin, envoyés par Gironde arrivent à s’infiltrer jusqu'à VAUXBUIN mais ne peuvent atteindre SOISSONS. Ils retournent informer Gironde qui décide, après consultation de ses adjoints, de rebrousser chemin en direction des lignes françaises.

Mais les mailles du filet ont vite rapetissé. Talonnés par les cavaliers ennemis qui ont fini par les repérer, les fugitifs atteignent Dommiers, puis le ravin de Coeuvres. Mais, fourbus, des chevaux s’abattent. Et, la nuit venue, il fait trop sombre pour s'engager sans en reconnaître les abords. L’ennemi n'a pas suivi mais une forte patrouille garde le pont. Un paysan se charge de les guider pour franchir la dépression. Enfin la troupe parvient sur le plateau de Mortefontaine. Tous les villages qui l'entourent sont occupés mais, par chance, se trouve à portés de main un important ensemble de bâtiments non encore pris. C'est la Ferme de Vauberon.

L'immense cour recueille les hommes et les chevaux qui, tous, ressentent intensément la nécessité d'une halte, d’un repos. Les règles de sécurité sont prises et une détente accordée à ceux-qui n'ont pas de consigne à appliquer. Quand se présente le propriétaire M. Ferté, il invite les officiers à sa table pour partager avec lui un repas frugal mais non moins bienvenu.

Ces instants de détente cèdent très vite le pas à une discussion sur les préoccupations du moment, sorte de conseil de guerre animé par les quatre officiers. Ils se persuadent qu'avec le jour la présence de l'escadron sera décelée par l'ennemi. Il reste 10 cartouches par homme ;C’est là tout le Feu. Pas de mitrailleuse ! Et après, pour dernier recours, les sabres et les lances. C’est ce que les Légionnaires nomment « Faire Camerone ».

Et voilà que l'intrusion d'un homme vient perturber le cours de ces sombres réflexions. En quelques phrases il explique qu'à environ un kilomètre de la ferme une escadrille d’aéroplanes allemands est venue se poser. Il décrit minutieusement les phases de l’installation, l’atterrissage, le positionnage des camions et voitures, l’échelonnement des avions, la mise en place des gardes etc...

Une telle minutie dans l'exposé et l’observation intrigue au premier abord Gironde qui, probablement, a pu imaginer l’éventualité d'un guet-apens, mais, de suite, monsieur Ferté l'a assuré connaître cet homme et ses sentiments patriotiques. Quelques questions supplémentaires et l'officier, quelques secondes silencieux, dit que voici l'occasion de remplir l'un des aspects de la mission confiée : effectuer des coups de main dès que l'occasion s'en présente.

Le plan d’attaque est rapidement échafaudé. Trois pelotons, deux à pied et un à cheval porteront l’assaut. Le quatrième restera en réserve près d'une râperie prêt à intervenir, soit sur ordre de Gironde, soit spontanément si son chef, le sous/lieutenant RONIN, l’estime nécessaire.

Evitant la route, cavaliers et fantassins de circonstance se dirigent à travers champs vers la route de VIVIERES, à 500 mètres environ. Bientôt le camp ennemi est cerné par les pelotons Gaudin de Villaines et de Kérillis. Chargeur engagé, les carabines Berthier sont prêtes à faire feu. Pendant ce temps les cavaliers se sont éloignés suffisamment pour lancer une charge dès que les piétons auront ouvert le feu.

En joue, Feu ! La première sentinelle est tombée. C'est la panique dans le cantonnement allemand. Des hommes sautent précipitamment des camions et des voitures. Se mêlent dans l'instant cris de douleur, appels à l’aide, ordres rauques.

Une seconde décharge couche nombre de ceux qui courent en tous sens. Et la nuit s'efface ! L'un des véhicules, réservoir touché, vient de s’embraser comme une torche. Les flammes se mettent à lécher l’aéroplane le plus proche.

A cet instant précis de la troisième salve, les cavaliers se trouvant au-delà de la lisière nord du cantonnement s'ébranlent, lance baisée. Gironde et Gaudin de Villaine à leur tête, sabre pointé, prennent le galop. Déjà, les Dragons arrivent sur les avions et les arrosent de pétards incendiaires dont l’effet est immédiat. Quelques appareils s'enflamment.

 L'incroyable vision d'un autre âge offerte aux Allemands par ces cavaliers surgis de la nuit a sans aucun doute contribué à les figer, durant quelques fractions de seconde. Mais se reprenant vite ils dardent une grêle de balles sur ces cibles ciselées par la lumière des incendies.

Gironde, frappé de deux projectiles à la poitrine qui l’ont désarçonné, est tombé la premier. Puis ce sera la tour du S/Lt Gaudin de Villaine. Autour d'eux gisent pêle-mêle hommes et chevaux, morts, mourants et blessés.

Un officier allemand, sorte de géant debout dans une voiture, dirige la défense. Kérillis et quelques hommes se précipitent vers lui ; armé d'un gros pistolet Mauser parabellum il tire alors en direction du groupe tuant un soldat et blessant grièvement Kérillis et son ordonnance Museur. Le sous/lieutenant atteint à l'épaule gauche est violemment projeté en arrière mais son revolver a craché en même temps que le Mauseur et le géant tombe lui aussi tué net semble-t- il.

Privés des ordres de leur chef les assaillis fléchissent ce qui permet aux dragons du second peloton du sous/It de VILLELUME d'atteindre les aéroplanes. Ils s’acharnent sur ceux que le feu a épargnés à coups de sabre, de hache coupant les haubans, détruisant les tableaux de bord, faisant sauter les mitrailleuses...

Mais l'ennemi s’est regroupé et, à 2 ou 3 contre un, se rue sur les Français survivants. L'empoignade est terrible menée des deux cotés avec une égale violence. Atteint d’une seconde blessure Kérillis tombe à nouveau. Il ne devra sa survie qu'au sacrifice de quelques-uns de ses hommes qui couvrent d’autres l'emportant hors de cet enfer. Quant aux rares cavaliers rescapes aux ordres d’un maréchal des logis ils s’éloignent dans la nuit.

VILLELUME, seul officier resté valide sur les quatre de la vague d’assaut, entouré des Soldats encore en état de combattre de son peloton, s’apprête à son tour à rompre lorsque arrivent le S/Lt RONIN et ses cavaliers. Ce dernier qui piaffait en attendant l’ordre de Gironde, dont nous savons pourquoi il ne pouvait lui parvenir, s’est résolu à intervenir. Malheureusement, lui et ses cavaliers, éblouis par la vigoureuse lumière d'un projecteur, ne peuvent déceler qu'en arrivant dessus un amoncellement d'obstacles et de débris divers. Des montures s'abattent entraînant dans leur chute ceux qu'elles portent dont l’armement divers, sabre, lance, carabine constituent un sérieux handicap dans la situation présente.

Tandis que se relèvent tant bien que mal dragons et chevaux, une nouvelle fusillade venant de la route éclate. Elle est déclenchée par un bataillon de cyclistes ennemis accourant de Vivîères où ils sont cantonnés et que les échos de l’affrontement ont alertés.

 RONIN donne l'ordre de repli général. Sur le retour vers Vaubéron, quelques survivants du peloton Kérilis seront recueillis. De celui-ci pas de traces. On apprendra plus tard que ses sauveteurs l'auront emporté jusque la râperie alors que les derniers dragons de VILLELUME et RONIN se seront échappés à la faveur de la brume du petit matin. Ceux-ci 25 cavaliers dont 8 sont sérieusement blessés auront la seule consolation de disposer chacun d'une monture pour affronter la suite de cette douloureuse équipée. Le temps d’ailleurs pour eux de se mettre en selle, épreuve pour les blessés mais aussi pour les autres rompus de fatigue, que les chevaux sont dans l'obligation de tirer de leur pauvre carcasse de quoi fournir un galop qui les éloigne de poursuivants dont les voix gutturales se font entendre. Les balles qui les encadrent ne seront hélas pas les dernières que leur réserveront la continuation et la fin de cet exploit unique dans les annales de la guerre de 1914/1918. Ce combat qui compte au nombre des 5 ou 6 marquant le chant du cygne de l'antique arme de la Chevalerie venue du fond des âges est le seul qui l’aura vu affronter une autre arme, naissante celle-là, l’aviation. Bientôt elle accueillera dans ses rangs une chevalerie nouvelle amalgament les rejetons de la vieille noblesse et les casse-cou du monde moderne. D’ailleurs n'est-il pas révélateur de cette fascination exercée par « l’avion » que les trois officiers miraculés de l'Escadron de Gironde, RONIN, de VILLELUME et de KERILLIS aient terminé la guerre dans ces mêmes aéroplanes dont ils avaient détruit quelques beaux exemplaires une nuit de septembre 1914 ?

 Il serait trop long de suivre encore les pérégrinations de nos trois héros et de leurs hommes dans la cours de leurs fortunes diverses. RONIN et VILLELUME se feront prendre et après avoir échappé au peloton d’exécution grâce à l’intervention d’un général allemand ému par leur jeunesse, ils réussiront à s'évader. RONIN repris attendra l’Armistice dans un camp de représailles cependant que les deux autres, après avoir rejoint les Français lors de la Marne iront en escadrille comme indiqué. Vingt ans plus tard, à la veille de la seconde guerre mondiale, Paul de VILLELUME, officier lettré correspondant de grandes figures de l’époque, BERGSON, le Père TEILHARD de CHARDIN, Paul VALERY rejoignait comme Colonel la délégation française siégeant auprès de la Société des Nations. Enfin, nommé Général, il devenait chef du Cabinet militaire de Paul REYNAUD, président du conseil.

 Un monument élevé à l'emplacement de la Charge rappelle le sacrifice de Gaston de GIRONDE, Lieutenant, du S/Lt GAUDIN de VILLAINE,des brigadiers CRETY et PORTE, des Dragons JOUSSEMET, LAVERNEUX, PETIT, NEVEU, POTET, CHAUDORGE, DIFFOLEAU,GOSSENET, DOSSE.

Depuis 90 ans, Gaston de GIRONDE repose au cimetière de VIVIERES. La terre des confins o combien disputés du Valois, de l’lle de France et de la Picardie l’a gardé. Sa tombe à laquelle d'humbles croix de bois font cortège est l'une des mémoires de ces temps douloureux imprégnés à jamais au cœur de l’histoire et des légendes de notre département.

 3 des 4 plaques ornant le monument de l’Escadron de Gironde.

 

 

 

 

 

La charge de l'escadron de Gironde