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Lettre du Sergent Mont 4 éme Génie

Crouy le 01 janvier 1915

 Ma chère Annette, Cette fois je t’écris de la tranchée pour la première fois, il est 10 h et j’y suis depuis 06 h du matin jusqu’à 6 h du soir, nous nous relevons toutes les 12 h. C’est à 3 km de Soissons, je crois pouvoir te donner tous les renseignements dans une lettre cachetée sans craintes, je ne crains pas qu’il y ait d’inconvénients. Crouy il n’y a plus une maison debout, ce sont des toitures percées, des pans de murs tombés, laissant voir l’intérieur des maisons où il n’y a plus personne, les quelques habitants qu’il reste sont dans des caves et font sortir les tuyaux des poêles par les larmiers. Nous sommes aussi dans des caves à voûte forte à 1 km des tranchées, nous travaillons par équipe de 16 travailleurs, les autres sont dans les caves à Crouy et l’autre moitié de la compagnie à Soissons, et va nous relever après 4 jours, alors nous retournons à notre tour 4 jours à Soissons et toutes les relèves se font de nuit. Le canon ou la fusillade n’arrête jamais, mais ça fait plus de bruit que de mal, on s’y habitue. J’ai a peu prés toujours bien dormi, cette dernière nuit j’avais un sommier, on trouve de tout dans les maisons abandonnées et on avance pas vite mais sûrement. C’est rare lorsqu’il y a des tués, on les aura fatalement. Je t’écris du poste téléphonique de la tranchée, ce poste à environ 2m de long sur 1.30m de large, creusé dans un terrain crayeux assez solide, il y a matelas et couvertures pour un homme et 1 lieutenant, c’est bien couvert de bois et de terre. C’est à s’y perdre dans ces tranchées, on y met des noms de rue un peu comique, mais on s’y reconnaît, ici c’est la rue de l’Opéra, direction Crouy, à coté c’est à la grotte des Zouaves, rue du général Joffre etc.… Comme la tranchée est étroite il y a des garages pour la rencontre des hommes de distance en distance ! Aujourd’hui le 1er de l’an c’est grande fêtes aux tranchées et ailleurs, aussi il y cigares, oranges, champagne à raison de 1 bouteille à 4, il faut bien te dire pourtant qu’il vaudrait mieux boire de la piquette à Pouilly que du champagne ici, enfin on est pourtant bien nourri, il y a du vin tous les jours, du café facilement 3 fois par jour, la nuit j’ai toujours eu bien chaud. Nous ne nous couchons pas dans les tranchées, sauf lorsque nous faisons 12h de travail de nuit. Les fantassins ont creusé des gourbis où ils se couchent , il y à même des chefs qui ont des poêles, en face la chambre il y a un créneau pour tirer sur les boches et tout cela finit par paraître tout ordinaire, pourtant ce serait bien à souhaiter que ça finisse au plus vite. Je me porte toujours bien, il ne fait pas bien froid………, Je te l’ai dit nous avons débarqué en train à Viersy d’où je t’avais écrit, après nous avons fait étape à Vauxbuin et de là à Soissons où nous sommes cantonnés et ici à Crouy par demi-compagnie tout les 4 jours pour le travail et on est toujours accompagnés par la canonnade ou le fusil et pourtant je dors très bien, nous sommes sûrs qu’ils ne reviendront pas les Boches. Malgré la fête on veille, on canonne et on fusille toujours, il y en à toujours à l’affût même à la place de l’Opéra qui est un carrefour de tranchées il ne faut jamais sortir la tête des tranchées de cette façon on ne risque rien. Tu vois je te raconte bien toutes les vérités mais ne t’alarme pas, je reviendrai à Pouilly peut être plutôt qu’on ne le pense, et alors nous serons heureux tous en famille, embrasse bien les enfants et reçois de ton mari les amitiés les ……..

Soissons-Crouy Le 10 janvier 1915

Bien chère Annette Je suis de service dans les tranchées aujourd’hui et je t’écris du même poste que le 1er janvier dernier c’est à dire de la cabine téléphonique. D’abord je suis en parfaite santé et j’aime à croire que vous êtes tous de même, pourtant je commence à devenir inquiet, je n’ai encore rien reçu depuis ta lettre de 26 décembre, c’est déjà long. Je te dirais dernièrement que je t’écrivais au son du canon, mais ce n’était rien, en ce moment c’est autre chose, les coups de canon sont aussi rapides qu’un feu à répétition avec un fusil, et voilà le 3éme jour comme cela, c’est une rafale de mitraille à laquelle les Allemands répondent peu, on leur a enlevé des tranchées hier, pris des mitrailleuses et une cantine. On à dit qu’il leur arrivait des renforts hier qui ont été décimés par nos 75 avant qu’ils puissent combattre. Avec cela les aéroplanes sont dans les airs des deux cotés et on voit les obus qui éclatent autour d’eux, je crois qu’on les déménagera cette fois. Ici j’ai seize hommes qui travaillent et je m’abrite de temps en temps dans les gourbis. Ce sont les tirailleurs marocains qui font l’attaque des tranchées allemandes après la canonnade.

J.Mont Sergent 4éme Génie Cie M7 Secteur 34

Cette lettre est la derniére envoyée à sa famille, en effet notre sergent disparaîtra le mardi 12 janvier 1915 durant les violentes contre-attaques allemandes. Les lettres qui vont suivre sont celles de ses amis et de ses supérieurs.

 Le 18 janvier 1915

Chère madame Mont. C ‘est avec regret que je suis obligé de vous dire que je suis séparé de mon ami intime, votre mari Joanny depuis le 12 courant. Les journées du 11 et 12 ont été mauvaises pour nous en raison de 2 affaires que nous eûmes à faire. Moi, je faisais partie de celle du 12 au matin, nous n’étions donc pas ensemble, mais un des hommes qui était avec lui nous à rapporté que le matin vers 8 heure ½ , Joanny était blessé à une main et descendait en arrière de la ligne de feu, depuis j’ai perdu complètement ses traces, il doit avoir rejoint une ambulance, et il pourrait se faire qu’il soit prisonnier tout en étant aux ambulances. Le soir nous avons battu en retraite et j’ai failli être pris, il ne faudrait donc pas vous faire de chagrin si vous tardiez à recevoir des ses nouvelles, étant prisonnier on ne peut qu’écrire 50 à 60 jours après, et dés que vous en aurez je serai heureux que vous me le fassiez connaître, car ici nous ne savons plus rien de lui, ayant changer de pays. Sa réserve d’argent en or 220 frs je crois est entre les mains des officiers. La veille avant de repartir nous l’avions remis ensemble, on vous l’enverra en temps voulu, quant à son linge il est en partie perdu, j’ai put emporter sa pèlerine et il reste un petit paquet dans les voitures, mais je ne peux savoir quand on pourra vous le faire parvenir, nous sommes loin des chemins de fer et changeons souvent d’endroit. Donc Madame Mont je compte que vous me donniez des nouvelles de mon meilleur camarade dés que vous le pourrez. Daignez recevoir Mdme Mont les hommages de mes sentiments respectueux.

F. Barret sous off 4 éme génie Cie M7 Secteur postal N°34

Le 30 janvier 1915

Monsieur Déverchere, je viens de recevoir votre carte du 22 et en même temps une lettre de votre nièce. Vous devez être au courant des renseignements que j’ai pu lui fournir, il m’avait été impossible de le faire plutôt en raison du surmenage que j’avais eu à la suite de l’affaire malheureuse qui nous concerné. Il m’est impossible de vous donner d’autres renseignements, tout se rapporte à la lettre que je lui ai écrit. Un sergent d’infanterie qui s’est trouvé de passer ici et qui était à la bataille, nous a dit qu’il avait vu un sergent du génie blessé, c’est certainement de mon ami Joanny qu’il s’agissait. C’est le seul gradé qui manque. C’est à mes camarades qu’il l’à dit. J’ai bien regretté de n’être pas présent, je lui aurai demandé à laquelle il avait pu le voir, ce serait un précieux renseignement. J’ai bien demandé après lui, mais en raison du mouvement de troupes je n’ai pu le trouver. Je puis me tromper mais à mon avis il doit être prisonnier et le sapeur qui était avec lui me dit qu’il avait une main traversée par une balle, en somme ce ne serait pas grand chose s’il a put se défiler à temps. Quant au colis que Mdme Mont me parle il doit être reparti pour Grenoble, ceux des disparus sont renvoyés aussitôt. Il y en à 6 de portés disparus. Je compte sur vous ou Mdme Mont pour me donner des nouvelles de mon ami intime Joanny et Dieu Veuille que se soit bientôt. En attendant que je puisse l’envoyer, je me sers de la pèlerine, la mienne est restée sur le champ de bataille. J’étais bien chargé mais je n’ai pas voulu qu’elle reste entre les mains des Boches. C’est tout ce que j’ai pu emporter. Il reste un petit paquet dans le caisson d’une voiture. Au revoir M. Déverchère et bien le bonjour à votre nièce Mdme Mont. F. Barret Sous Officier 4émé Génie Cie M7 Secteur postal N°76

Mardi 2 février 1915 Le Capitaine Ferrier commandant la Compagnie M7 du 4éme génie à Mdme Mont à Pouilly/Charlieu

Madame, En réponse à votre lettre du 27 janvier, j’ai l’honneur et le regret de vous faire connaître que votre mari a en effet été blessé à une main le 12 janvier dernier dans la matinée. Un sapeur de la compagnie l’a aperçu vers 10h45 revenant vers les lignes Françaises avec 2 fantassins. Depuis ce moment, on à plus obtenu de ses nouvelles. Sa blessure ne paraissant présenter aucun caractère de gravité, nous avons toujours cru et espéré qu’il avait été recueilli par des ambulanciers Français ou Allemands. La deuxième hypothèse est à l’heure actuelle la plus vraisemblable, puisque après quinze jours passés, ni vous, ni moi n’avons reçu de ses nouvelles, d’autant plus que le terrain sur lequel se déroulait l’action est resté aux mains des allemands….. Les chefs de votre mari, ses camarades, ses subordonnés ont tous conservé un excellent souvenir de lui………J’ai entre les mains un porte-monnaie de votre mari contenant 220 Francs Or et différents effets. Ils vous parviendront par l’intermédiaire du dépôt du 4éme génie à Grenoble. Veuillez agréer Madame l’assurance de mes considérations distinguée.

Plaque émaillée que l’on trouvait assez fréquemment sur les tombes dans les cimetières en mémoire des soldats tombés durant la Grande Guerre. Ici il s’agit de la plaque du sergent Mont.

Chaque année, à l’occasion du 11 novembre les petits enfants du sergent Mont viennent se recueillir et participer aux cérémonies. L’année dernière nous avons eu à cœur d’honorer la mémoire de leur grand-père avec leur concours en faisant poser une stèle en marbre sur le lieu même de la Bataille. Je tiens à remercier la famille Mont pour son soutient financier qui nous à permis de mener cette mission à bien, la municipalité de Crouy pour le don de la parcelle et l’hommage rendu, les employés municipaux pour leur travail remarquable, les pompes funèbres Moitié pour le marbre ainsi que toutes les autres personnes que j’aurais pu oublier à travers ces quelques lignes.

Combat Crouy de 01/1915 Sergent Mont 4éme Génie